Les six bourgeois de Calais qui ont failli n’être pas de Rodin

C’est un groupe de sculptures mythique, réalisé en 1895 par le plus célèbre sculpteur de son époque, Auguste Rodin. Mais il s’en est fallu de peu qu’un autre géant de la sculpture en soit l’auteur : David d’Angers. Un plongeon dans les publications de l’époque nous apprend pourquoi les calaisiens ont dû patienter cinquante ans pour voir leur rêve devenir réalité : un monument à la gloire d’Eustache de Saint Pierre et de ses compagnons, qui, la corde au cou, ont sauvé en 1347 la ville de son anéantissement par le Roi d’Angleterre, Edouard III, après plus d’une année de siège.

Un élan patriotique s’empare de la France !

Dans cette première moitié du 19ème siècle les villes de France ont le cœur patriotique. Chacune redécouvre « son grand homme illustre » et  c’est à qui élève le plus beau monument en sa mémoire : ce sera Buffon à Montbard, Jeanne d’Arc à Orléans, Montaigne à Bordeaux, Fénelon à Cambrai. Dieppe honore l’illustre amiral Duquenne, Lille son héroïque Déesse, Nantes le brave général Cambronne, et Strasbourg est à la veille d’avoir « son » Gutenberg.

Chose étonnante, les villes se sollicitent entres elles lors des souscriptions.  L’appel en 1840 des autorités de Strasbourg conviant toutes les communes de France à prendre part à la réalisation d’une statue de l’inventeur de l’imprimerie donne des idées aux membres de la société d’Agriculture, du Commerce, des Sciences et Arts de Calais.   Pourquoi, se disent-ils, n’élèverions-nous pas à notre tour une statue en bronze à l’héroïque bourgeois calaisien du XIVe siècle dont une publication historique toute récente, couronné par la médaille d’or de la ville, vient de raviver le souvenir.

L’année suivante, le 15 août 1841, Boulogne et ses nombreux invités du Pas-de-Calais, du Nord et de la Somme voient se dresser la statue de Napoléon sur la colonne en marbre comme trace de son passage sur le sol boulonnais. L’élan est donné, la vénérable Société se veut l’unique porteur du projet pour Calais. Son secrétaire-archiviste, Ernest Le Beau, ignore encore qu’il va y consacrer plus de dix années de sa vie sans voir un jour s’élever un monument à la gloire d’Eustache de Saint Pierre.

Le projet avance d’un grand pas en 1845. Dunkerque est à la veille d’inaugurer la statue de son corsaire bien-aimé, Jean Bart, en présence du statuaire David d’Angers (1788-1856). L’artiste est au sommet de sa gloire. Son œuvre compte 55 statues, 150 bustes, 70 bas-reliefs, 20 statuettes et 500 médaillons. La France et toute l’Europe le sollicite ; même la ville de Philadelphie fait appel à son talent pour immortaliser Thomas Jefferson, 3ème président des Etats Unis.

La présence annoncée du plus célèbre sculpteur de son temps dans la ville voisine est pour nos braves calaisiens une opportunité qu’ils estiment devoir saisir sans tarder. Ernest Le Beau, secrétaire-archiviste prends sa plus belle plume et adresse le 5 février 1845 une missive au sculpteur, à son domicile parisien, situé dans le 11ème arrondissement :

Monsieur,

Il y a dans la vieille histoire de Calais un grand citoyen que toute la France revendique depuis des siècles comme l’une de ses plus belles gloires nationales : ce grand citoyen c’est Eustache de Saint Pierre…

Or monsieur, voici ce que vous écriviez, le 25 juillet dernier à l’un de vos compatriotes à propos du monument de Mathieu de Dombasle : Les hommes utiles à leur pays, ceux qui l’ont honoré par leur génie ont été le culte de ma vie entière ; ce que j’ai fait pour la mémoire de plusieurs qu’entr’eux, je le ferai donc avec bonheur pour l’homme honorable dont il s’agit …

En présence de ces généreuses paroles monsieur, notre Société n’a pas hésité ; elle a décidé à l’unanimité qu’avant d’ouvrir une souscription pour l’érection d’une statue à Eustache de Saint Pierre, elle solliciterait votre concours.

La suite de la lettre est une véritable supplique au maitre :

« Ce concours, monsieur, elle ose espérer que vous ne le lui refuserez pas. Vous, auquel on doit déjà tant d’œuvres magnifiques ; vous dont le ciseau a donné la statue de Gutenberg à Strasbourg et celle d’Armand Carrel à Saint Mandé….ce sera un titre nouveau pour vous, Monsieur, d’avoir fait une statue à la base de laquelle ont travaillé, depuis Froissart, tant d’illustres écrivains : les Chateaubriand, les Augustins Thierry, Les Michelet…, à Boulogne la colonne de la Grande Armée , à Dunkerque le nom foudroyant de Jean Bart ; à Calais, le souvenir d’Eustache de Saint Pierre, c’est à dire d’une héroïque résistance envers le Roi Anglais, d’un admirable dévouement à la cité ».

Signé, les Membres du bureau

 

Dix jours plus tard David d’Angers répond en ces termes :

« Monsieur,

Je suis heureux et fier de m’associer à l’hommage mérité que la ville de Calais veut rendre au généreux citoyen qui se montra si dévoué au salut de ses compatriotes, si courageux devant l’ennemi de notre chère patrie.

 Veuillez donc, en exprimant à MM. Les membres de la Commission, toute ma gratitude de ce qu’ils n’ont pas douté de la sympathie qu’éveillerait en moi le souvenir d’une action patriotique, les assurer que mon temps et mon travail sont tout à leur disposition ».

Signé David d’Angers

Une joie immense s’empare des membres de la Société ; ils imaginent déjà le bronze installé au centre de la Place d’Armes au cœur de la vieille ville à côté de la Tour du Guet (le faubourg Saint Pierre ne sera rattaché à Calais qu’en 1885). On s’enquiert auprès des dunkerquois de la dépense approximative du monument de Jean Bart, toute en sachant que la matière première, le bronze, doit être fourni par le gouvernement ou directement par le Roi Louis Philippe. Une première estimation englobant le piédestal et ses accessoires, les bas-reliefs et le bronze s’élève à 25.000 francs. Il n’y a plus une minute à perdre pour lancer une souscription. Une lettre est envoyée à sa majesté le Roi, le priant de prendre sous son patronage la souscription pour le futur monument : « Sire, pour pouvoir réaliser sa pieuse et patriotique entreprise, surtout pour lui donner le caractère élevé et national qui lui appartient, Calais a besoin d’un tout puissant patronage ; c’est le vôtre que notre ville vient solliciter avec ardeur, par notre organe, et elle ose espérer que vous voudrez bien le lui accorder… ».

L’aide de camp du Roi, le Baron de Berthois, accuse réception en ces termes : « Le roi a reçu la demande de votre Commission avec sa bienveillance accoutumée et je pense qu’il y fera répondre très prochainement par le secrétaire de son cabinet… ». Les calaisiens pleins de confiance attendent la réponse du Roi qui ne peut être que favorable. Hélas elle tarde à venir, et en fait n’arrivera jamais (on explique ce silence par la susceptibilité du Roi ayant sollicité David d’Angers pour réaliser sa statue, et celle du sculpteur, républicain dans l’âme, ayant refusé cette commande.)

Malgré le silence du Roi, on lance les souscriptions. Le Conseil général dans sa séance du 29 août 1845 vote à titre de subvention départementale une somme de 500 francs.  L’honorable rédacteur en chef du Journal de Calais, monsieur Vanderest, s’inscrit pour une somme de 25 francs en s’engageant aussi à mettre son journal à la disposition de la Société pour recommander la souscription à tous les citoyens de l’arrondissement. Il est suivi dans cette démarche par le Progrès du Pas-de-Calais, l’Eclaireur de Saint Omer et même La Colonne de Boulogne (en dépit de la très vive concurrence entre les deux villes). L’académie d’Arras souscrit 50 francs. Il devient alors nécessaire de créer une commission de souscription avec en tête de liste les corps constitués de la ville (le maire, le curé-doyen, le capitaine au long-cours…)

David d’Angers arrive à Calais

Le 7 septembre 1845 est un grand jour pour la population dunkerquoise et ses autorités : on va inaugurer la statue de Jean Bart. Depuis plusieurs jours la ville est en émoi, partout arcs de triomphe, guirlandes et draperies ornent les rues ; à lire la presse, les rues les mieux décorées sont la rue de l’Eglise, la rue d’Orléans et surtout la rue Neuve. La garde nationale est là dès 9 heures du matin tout comme les « frères d’armes » des cités voisines escortés de leurs fanfares, les marins de Calais et Gravelines, plus les délégations d’Armentières, Lille, Tourcoing, Bergues, Saint Omer et de Calais bien sûr. Le cortège se réunit en carré sur la Place Royale autour du monument. Se mêlent alors au bruit des cloches et de l’artillerie les acclamations de la foule et des officiels lorsque dans un geste solennel est enlevé le drapeau dunkerquois qui recouvrait la statue. L’hymne à Jean Bart, chanté par plus de deux cents voix, clôt l’hommage.

Bien avant la cérémonie une invitation des plus chaleureuse a été envoyée à David d’Angers par les calaisiens, lui proposant un détour par la ville au lendemain de l’inauguration dunkerquoise afin d’examiner lui-même l’emplacement destiné à la future statue.  La réponse de l’artiste arrive en ces termes « je savais que je serais faible en présence de vos sollicitations, car je sentais que mon cœur me portait vivement à Calais. Mais recevez-moi incognito, entre nous, les réceptions comme celles que vont me faire les braves populations de Dunkerque tuent par les émotions qu’elles donnent ».

Après un détour par Saint-Omer où des amis l’attendaient, David d’Angers arrive discrètement le dimanche, tard dans la soirée en voiture particulière à l’hôtel du Commerce. Ce n’est que le lendemain qu’il ose frapper à la porte de l’un des membres du Comité ; l’illustre visiteur a trois heures à leur consacrer avant de prendre la diligence pour Paris (le chemin de fer n’arrivera à Calais qu’en 1848). On fait préparer en toute hâte un déjeuner à l’hôtel Dessin rue Royale, mais auparavant, en compagnie de dix membres du Comité, David d’Angers va visiter la Place d’Armes, l’église Notre Dame, l’Hôtel de Ville et même l’atelier de Messieurs Olivier et Augustin Isaac, peintres amateurs. Comme il fallait s’y attendre, le sculpteur s’arrête longuement sur la Place d’Armes, décrivant avec hardiesse et sûreté l’endroit où il entend élever la statue des glorieux bourgeois de Calais : « Cette statue, dit-il, doit occuper le milieu de la place, le dos tourné à l’est, le côté droit à la rue du Havre et la face à l’ouest, du côté de Sangatte, où se trouvait le camp d’Edouard ; c’est de ce côté que la statue doit se diriger, parce que c’est là que s’est accompli le dévouement. Et enfin, de votre Hôtel de Ville on pourra voir la figure d’Eustache de Saint Pierre ; et si votre cité était de nouveau assiégée, je me figure vos magistrats municipaux parlant à la population du haut du balcon et l’électrisant en lui indiquant la statue et le sublime enseignement qu’elle rappellera ». Et il ajoute, qu’avec les proportions de la place, « dix pieds suffisent aux dimensions de la statue et la même élévation au piédestal ».

Il lui reste juste encore le temps de visiter le port qu’il n’avait pas revu depuis vingt ans ; il le trouve fort changé, agrandi, amélioré. A onze heures et demie tout ce petit monde se rend à l’hôtel Dessin pour le déjeuner servi dans une riche vaisselle plate, dans le splendide salon surnommé le Salon des Princes car des têtes couronnées ont fréquenté cet établissement – qui passait au XVIIIème siècle pour le plus réputé du continent. La chaleur du banquet aidant, David d’Angers laisse libre cours à son imagination et commence à décrire la statue telle qu’il la conçoit : « Je conserverai la chemise traditionnelle, cette glorieuse tunique du martyr. Mais soyez tranquille : mon Eustache ne ressemblera pas à un vaincu… des bas-reliefs diront ensuite ce drame tout entier et Jean de Vienne ne sera pas oublié : le courage militaire aura donc aussi sa place ». Le génie du maitre fait forte impression ; tous « voient » le bronze éloquent se dresser sur son socle. L’artiste termine par un toast « ma visite aujourd’hui ne compte pas messieurs, ma visite sérieuse sera celle où je laisserai à votre ville ma carte de bronze de statuaire. Mais pressez-vous messieurs, car je ne voudrais pas mourir sans avoir payé ma dette au plus noble, au plus sublime dévouement qui illustre notre histoire nationale. Dans deux ans inaugurez votre statue et comptez sur vos concitoyens, renommés pour la générosité de leur cœur… »

 

Et maintenant à l’œuvre !

Encore toute ému de la visite de David d’Angers, le Comité est prêt à tous les sacrifices pour trouver l’argent nécessaire. Vouloir c’est pouvoir disent-ils. Mais le destin en a décidé autrement. Jeudi 24 février 1848 : la monarchie tombe, la République la remplace.  Nullement découragé, le Comité de soutien ne perd pas une minute pour exposer dès le 4 mars son projet par lettre « Aux citoyens membres du gouvernement provisoire de la République française ».  Le 5 mars l’archiviste-secrétaire Ernest Le Beau se rend à Paris chargé de la lettre et de près de 2.000 signatures. Le 7 mars il est reçu à l’Hôtel de Ville par le gouvernement provisoire, représenté par Alphonse de Lamartine, jadis député de Bergues (1833) qui le rassure et lui promet de le recommander au ministre compétent.  Ernest Le Beau se rend sans perdre un instant à la Mairie du 11ème arrondissement de Paris où David d’Angers vient d’être nommé Maire. Les deux hommes s’embrassent fraternellement et se séparent heureux et confiants. A Calais on continue à remuer ciel et terre pour trouver le financement. Survient le coup d’Etat du 2 décembre. Comme bien des Républicains, David d’Angers doit quitter la France. Il se réfugie en Grèce et ne rentre en France que pour y mourir le 5 janvier 1856. Fin d’un beau projet…

 

Epilogue

Le 3 juin 1895 on inaugure sur l’emplacement des anciennes fortifications le monument Les Six-Bourgeois de Calais, placé sur un socle en marbre, posé sur le terre-plein situé entre le nouvel Hôtel des Postes et le jardin Richelieu (actuel boulevard Clémenceau). Le sculpteur n’est autre que Auguste Rodin à qui la ville a passé commande en 1885. L’œuvre de Rodin Les Six Bourgeois est connue dans le monde entier. Sa renommée est telle que 11 villes, Copenhague,  Mariémont,  Londres,  Paris, Tokyo,  Bâle,  Séoul, Philadelphie, Washington,  Pasadena,  New York en érigent une réplique.

 

Le sculpteur Jean David D’Angers n’est pas un inconnu pour la SSAAL. Elle lui a décerné en 1846 une médaille d’or d’une valeur de 300 francs pour la rédaction de la meilleure notice sur le sculpteur Roland, homme du nord. Il est venu à Lille en juillet 1846 pour assister à la Séance Solennelle et pour recevoir des mains du président de séance, Thémistocle Lestiboudois, sa médaille d’Or. Il en devient membre correspondant aussitôt. Sa notice est publiée dans le Mémoire de la SSAAL daté de 1846, le rapporteur fut Pierre Legrand (1804-1859), député du Nord… et membre de la SSAAL.