Louis-Marie Cordonnier
Louis-Marie Cordonnier, l’infatigable bâtisseur (1854 – 1940)
Vera DUPUIS

Lorsque l’architecte Louis-Marie Cordonnier devient membre de la SSAAL en 1892 il est presque au sommet de sa gloire. Ne vient-il pas recevoir en cette même année la Médaille d’Or au Salon belge de Bruxelles et la Médaille d’honneur de la Société des Artistes Français pour son nouveau projet pour la Bourse d’Amsterdam. Déjà sept ans plus tôt, il était en 1885 l’heureux gagnant du 1er Prix du concours international pour la nouvelle Bourse d’Amsterdam (élu parmi 194 concurrents venus de toute l’Europe) LM Cordonnier n’a alors que 30 ans.
Pour fêter dignement ses divers Prix et récompenses, ses amis architectes lui organisent à Lille en cette année 1892 un immense banquet : « Honneur à Louis Cordonnier, le lutteur deux fois victorieux ! ». C’est ainsi que M. Lecocq, président de la Société́ des Architectes du Nord conclut son toast énoncé́ lors du banquet donné le 9 juillet à̀ Lille qui se tient dans la Salle Industrielle, 116 Rue de L’Hôpital Militaire, bâtiment construit en 1891 par… L-M. Cordonnier. Parmi les 250 convives se trouvent de nombreux membres de la SSAAL dont bien sûr son ami architecte Carlos Batteur (Boursier Wicar de 1867 à 1871). On compte au Menu plus de 17 plats allant de la crème d’Écrevisse à la pièce montée le tout accompagné par 14 toasts prononcés par tout ce qui compte à Lille de personnalités dans le monde de la science, des arts, de la littérature et de l’industrie. D’après la presse locale jamais une semblable réunion n’avait vu le jour ; citons la présence du Maire Géry Legrand qui vient tout juste (le 6 mars) d’inaugurer Place de la République le Palais des Beaux-Arts, ou encore celles de membres SSAAL : architectes comme Auguste Mourcou, Achille Liagre, Jules Batigny, peintres comme Alfred-Pierre Agache, Pharaon de Winter (Carolus Durand a envoyé de Paris ses félicitations), sculpteurs comme Edgar Boutry et Albert Darcq, graveurs comme Alphonse Leroy… Incontestablement, L-M Cordonnier est la figure dominante de l’architecture dans le nord de la France à la fin du XIXème siècle. Son plus grand succès est sa victoire, en 1905, au concours international pour la réalisation du palais de la Paix, à La Haye (Pays-Bas). Il deviendra l’architecte attitré de la Société des Mines de Lens. Il a développé une architecture régionaliste qui renoue avec la tradition de la renaissance flamande, un style appliqué dès sa première commande en 1883 à l’Hôtel de Ville de Loos. L’infatigable bâtisseur construit les villas au Touquet et Hardelot-Plage dès la création de ces stations balnéaires en 1893 ; la même année il reçoit à Chicago la Médaille d’Honneur à l’Exposition Universelle. 1897 est l’année de la construction de l’Hôtel de ville de Dunkerque inauguré le 17 septembre 1901 en présence d’Émile Loubet, Président de la République, en visite à Dunkerque à l’occasion de sa rencontre avec le tsar Nicolas II.

Sa renommée le poursuivant au lendemain de la Grande Guerre 14-18, L-M Cordonnier (alors âgé de 64 ans) s’engage dans l’énorme effort collectif qui vise à relever les ruines laissées par les combats dans le Nord et le Pas-de-Calais et joue un rôle important dans la reconstruction de plusieurs villes de la région : plus de 30 églises bâties par son cabinet d’architecture entre 1924 et 1933, de très nombreux bâtiments industriels et Hôtels de Ville dont celui de Dunkerque. A nouveau gravement endommagé lors de la Seconde Guerre mondiale, ses travaux de restauration sont menés de 1948 à 1957 et confiés à l’architecte Louis-Stanislas Cordonnier, fils de L-M. Par un heureux hasard, deux autres membres de la SSAAL, le sculpteur Robert Coin et le peintre Pierre-Paul Desrumeaux participent dans les années 50 à l’embellissement de l’Hôtel de Ville. Le premier est chargé d’exécuter 8 panneaux décoratifs en stuc dont les 4 premiers sont posés en 1956 dans la salle des Mariages, intitulés : La force dans l’adversité ; La prospérité dans la Paix ; L’homme dominant la mer ; L’Homme domptant le feu. L’artiste livre 4 autres panneaux en 1958, ceux-ci placés dans la salle des Flandres : L’Industrie ; Le Commerce ; L’Agriculture ; La Marine. R. Coin est connu des lillois par l’immense bas-relief qui orne le pignon de La Voix du Nord sur la Grand ’Place, un hymne à la gloire du travail dans la région du Nord. Il fut souvent rapporteur pour les prix annuels, on compte parmi ses Lauréats en 1944 Eugène Dodeigne. Toujours dans la salle des Mariages, les deux fresques à thèmes historiques sont œuvres du peintre PP. Desrumeaux, elles montrent l’entrée triomphale de Louis XIV en 1662 et une figure historique, Yolande de Flandre (fille de Robert de Cassel). P.P. Desrumeaux fut Boursier Wicar de 1931 à 1933 et lauréat de la SSAAL en 1944.
Deux bâtiments emblématiques lillois, L’Opéra et la Chambre de Commerce flanquée de son Beffroi, sont deux réalisations de L-M. Cordonnier. Les travaux, commencés en 1909 sont freinés pendant la 1ère Guerre mondiale et ne seront finalement inaugurés qu’en 1923. Comme pour l’Hôtel de Ville de Dunkerque, pour la décoration intérieure et extérieure L-M. Cordonnier fait appel aux sculpteurs et décorateurs dont plusieurs sont membres de la SSAAL, parfois lauréats de la Fondation Wicar. Citons Hippolyte Lefebvre qui réalise l’immense sculpture au sommet de l’Opéra, Apollon entouré de ses Muses. A l’intérieur de l’Opéra, dans le foyer les quatre groupes des écoinçons et les figures encadrant les médaillons de la coupole sont ciselés par Edgar Boutry et dans le vestibule, l’Idylle et la Poésie sont dues à Jules Dechin, boursier Wicar en 1902.
L-M. Cordonnier est Président de la SSAAL de 1924 à 1925. Il tient deux discours aux Séances Solennelles, le premier, le 13 janvier 1924, a pour thème L’Architecture Régionale et le second, tenu le 11 janvier 1925, a pour thème : La Transformation du Théâtre depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Citons Louis Nicolle (président de la SSAAL de 1940 à 1942) dans son éloge funèbre de L-M. Cordonnier devant nos membres réunis : « l’œuvre de Cordonnier dira à ceux qui nous suivent les disparités, les tentatives de paix et les brutalités de guerre de notre époque sanglante et troublée. Elle leur dira aussi le sens du pratique, l’amour du grand et du beau, l’attachement à l’idée divine, guidé et sauvegardé de nos activités. Ce sont les indestructibles qualités de notre race et de notre région. Ce trésor, sa famille aura le grand orgueil de le voir transmettre, de le transmettre elle-même aux temps à venir ».

L’architecte L-M Cordonnier (en haut à gauche, son fils Stanislas plus bas au centre) et, priant, l’abbé Wagniez (en bas à gauche) de l’Eglise Notre-Dame de-Bons-Conseils à Feuchy - dont L-M Cordonnier fut l’architecte en 1909. Il avait alors aussi quelques soucis « techniques » à propos de la réalisation de la Chambre de Commerce de Lille ; mais le nom de l’Eglise lui avait plu ! D’où le caractère quasi-miraculeux de l’apparition apaisante en haut à droite.