Louis Pasteur à Lille
La présence de Pasteur à Lille, de 1854 à 1857, illustre l'heureuse rencontre d'une personnalité également douée pour l'enseignement et la recherche scientifique avec une municipalité décidée à aménager les installations nécessaires.
La personnalité est Louis Pasteur, âgé de 32 ans, professeur de Chimie à la Faculté de Strasbourg depuis 6 ans en 1854, auteur de travaux remarqués.
La ville de Lille, en pleine croissance industrielle, est désireuse d'installer les établissements d'enseignement supérieur qui lui manquent. La très dynamique municipalité d'Auguste Richebé est disposée à consentir les efforts financiers qui s'imposent.
Les circonstances politiques sont favorables à la réalisation de ce programme, avec la présence, au ministère de l'Instruction publique, d'Hippolyte Fortoul (1811 - 1856), homme de caractère, qui décide d'appuyer les projets impériaux d'encouragement aux industries par la création de nouvelles Facultés des Sciences.
Le décret du 22 août 1854, organisant un nouveau découpage académique, prévoit l'implantation d'une Faculté des Sciences à Lille, en même temps que dans sept autres villes. Compte tenu du nombre de postes à pourvoir, ces nouveaux établissements ne sont dotés que de quatre professeurs. Pour Lille, Louis Pasteur, titulaire de la chaire de chimie, est simultanément désigné comme Doyen.
Celui-ci entre immédiatement en relation avec les autorités municipales qui subventionnent l'édification d'un important établissement d'enseignement prévu pour abriter, outre un Lycée, l'École préparatoire de Médecine et dont les plans doivent s'adapter à l'installation de la nouvelle Faculté des Sciences.
Le futur Doyen se rend à Lille pour se présenter aux responsables et visiter le chantier de la "splendide" Faculté en cours d'achèvement. L'idée lui vient alors qu'un logement pourrait y être aménagé pour sa femme et lui-même au cœur de ce bâtiment. Ceci lui permettrait "de répondre immédiatement à toutes les exigences du service". Cette suggestion est transmise au Ministre Fortoul, qui l'appuie avec enthousiasme, et au Maire Richebé qui, bien que plus réticent, doit donner satisfaction au nouveau Doyen.
Tout le monde sent à Lille que Pasteur est très soutenu par le Ministre de l'Instruction publique : il est, en effet, pleinement dans les vues de Paris en développant, au sein de l'enseignement qui lui est confié, les "Sciences appliquées" auxquelles Fortoul tient particulièrement. Bien que les travaux d'aménagement ne soient pas achevés, la Faculté des Sciences ouvre ses portes le 8 janvier 1855.
Les quatre cours magistraux connaissent une bonne assiduité des auditeurs, avec toutefois de notables différences suivant les disciplines. Pour les Mathématiques, seule la Mécanique appliquée attire un nombre d'auditeurs approchant de la centaine. La Physique et les Sciences Naturelles en ont souvent le double, mais c'est la Chimie, avec l'excellent orateur qu'est Pasteur, qui rassemble tous les suffrages. Un Inspecteur d'Académie transmet ce jugement : ..."il sait, par sa parole facile, son exposition claire et méthodique, intéresser son auditoire dont l'affluence est une consécration populaire de l'institution de la Faculté des Sciences de Lille".
La nombreuse assistance est composée, outre les étudiants, par des techniciens et des industriels qui viennent chercher des renseignements pratiques, utilisables dans leur activité professionnelle. C'est ce qui est à l'origine de la grande découverte de Pasteur à Lille : la spécificité des fermentations des levures. Un industriel sucrier et distillateur, installé à Esquermes (faubourg qui sera bientôt incorporé à Lille), Monsieur Bigo-Tilloy, vient interroger le professeur de Chimie après l'un de ses cours et lui fait part de certains mécomptes non maîtrisés dans ses fabrications.
Il demande des conseils et une aide que Pasteur lui accorde sans compter et qui aboutit, après plusieurs mois de recherches, à la rédaction du célèbre mémoire sur la "Fermentation appelée lactique" présenté en primeur devant la Société Impériale des Sciences, de l'Agriculture et des Arts de Lille, le 3 août 1857.
Le geste témoigne éloquemment de l'excellente implantation lilloise du Doyen de la Faculté des Sciences. Il y a d'autres témoignages, comme la séance solennelle de rentrée des Facultés qui, à l'instigation de Pasteur, se tient à Lille, bien que le siège académique soit alors à Douai. Le discours que prononce le Doyen de la Faculté des Sciences, lors de l'inauguration de sa Faculté à laquelle il est procédé à cette occasion, est très remarqué, en particulier l'éloge appuyé qu'il fait de ses prédécesseurs lillois dans l'enseignement scientifique : Lestiboudois, Delezenne et surtout Kühlmann.
Étant donné les excellents rapports établis entre Lille et Pasteur, le brusque départ de celui-ci, en octobre 1857, a étonné. On s'est demandé si un incident avait pu le déclencher. En fait, il ne faut pas chercher d'autre explication que l'opportunité d'un poste parisien permettant au savant chimiste de poursuivre ses recherches dans la capitale, condition essentielle pour pouvoir être élu à l'Académie des Sciences, ce à quoi il tenait essentiellement.
Les Lillois ne se sont pas formalisés de ce départ soudain et conservent leur affectueux attachement au premier Doyen de leur première Faculté. Les preuves de ce sentiment ne manquent pas :
- 1888 : Grand prix Kühlmann décerné par la Société Industrielle du Nord de la France.
- 1894 : Présidence d'honneur de la séance solennelle de la Société des Amis des Sciences, tenue à Lille le 29 septembre. Pasteur est présent malgré une extrême fatigue ; il est ovationné par la foule.
- 1895 : Décès le 28 septembre ; nombreux témoignages publics et privés d'admiration.
- 1899 : Double inauguration du monument commémoratif de Pasteur et de l'Institut lillois portant son nom.
- 1920 : A. Calmette, Directeur de cet Institut depuis sa fondation et Président de la Société des Sciences, de l'Agriculture et des Arts de Lille, prononce une conférence sur le thème "Ce que l'œuvre de Pasteur doit au séjour qu'il fit à Lille, ce que Lille doit à Pasteur".
- 1922 : Du 15 au 17 décembre, cérémonies célébrant le centenaire du grand savant. Ces manifestations témoignent des liens unissant Pasteur à Lille. Si le bâtiment ayant abrité le logement et le laboratoire du premier Doyen de la Faculté des Sciences a malheureusement disparu dans un incendie, en 1914, le toujours florissant Institut Pasteur de Lille témoigne de la persistance de riches souvenirs.
Docteur Alain GÉRARD, Archiviste de la Société des Sciences, de l'Agriculture et des Arts de Lille